Bernadette Dugasse est doucement réveillée par le chant des oiseaux tropicaux. Elle s’assoit sur son lit et profite de cet instant qu’elle a attendu depuis plus de 40 ans. Sortie du bungalow qui lui a été attribué, elle se met à déambuler dans un décors de carte postale : palmiers et plages de rêves, lagon turquoise, végétation luxuriante, chants des oiseaux exotiques… Est-elle au paradis ?

Un instant, Bernadette songe à se pincer. Elle y renonce vite, ayant trop peur de se réveiller dans son appartement de la banlieue de Londres. Son fils finit par la rejoindre, ainsi que les autres membres du groupe qui participent à ce voyage hors du commun.

La conversation s’emmanche en “ilois“, la langue maternelle de Bernadette et de ses amis, un créole pratiqué par moins de 2’000 personnes dans le monde. Ils échangent leurs impressions sur les odeurs, les oiseaux et les affres d’un voyage qui s’est terminé au milieu de la nuit.

Vingt-quatre heures plus tôt, Bernadette tuait le temps dans une salle d’attente de l’aéroport de Singapour, dernière escale avant d’atteindre Diego Garcia, la plus grande île de l’archipel des Chagos.

Au soulagement général, les autorités finissent par donner leur feu vert et l’embarquement du petit groupe de civils peut commencer. Bernadette et ses compagnons montent alors à bord d’un avion de l’US Air force. Le personnel militaire les installe face à face sur des bancs inconfortables entre des caisses de fret bien sanglées. Peu importe. L’essentiel est d’arriver à Diego Garcia et à ce stade, le plus dur est fait.

L’avion atterrit de nuit, au grand désespoir de Bernadette. « Il faisait noir », se souvient-elle, « l’aéroport était plongé dans l’obscurité. Nous étions complètement déboussolés. »

L’humeur reste cependant joviale. Les blagues et les rires fusent. Tout le monde est très excité à l’idée de passer neuf jours et neuf nuits sur l’île, même si aucun d’eux ne se sent en vacances à Diego Garcia. Ils sont tous là pour voir où leurs parents sont nés, et pour fouler à nouveau le sol sur lequel ils ont passé une partie de leur enfance. Ils ont obtenu l’autorisation exceptionnelle de retourner sur leur île pour un bref séjour.

Sur une carte, il est difficile de situer l’île de Diego Garcia. Aucun guide touristique n’existe pour ce timbre poste de 28 km2 émergé au milieu de l’océan Indien. Les terres les plus proches ? A 750 kilomètres au Nord, il y a les Maldives. A 1’850 kilomètres à l’Ouest, les Seychelles. Bien plus qu’isolé, l’archipel des Chagos est une terre presque oubliée dans l’immensité de l’océan.

Pour comprendre ce qui s’est passé, un bref retour dans le passé est nécessaire. En 1965, lors du processus d’indépendance de l’île Maurice, la Grande Bretagne décide de conserver l’archipel des Chagos en le séparant de Maurice pour devenir le « British Indian Ocean Territory » (Territoire britannique de l’océan Indien), ou BIOT. 

Depuis, les 55 îles et atolls qui émergent à peine de l’océan sont administrés par le ministère des affaires étrangères de Londres, situé à 9’500 kilomètres de là.

Seule exception, l’île de Diego Garcia est louée depuis le début des années 1970 à l’une des plus importantes puissances militaires du monde moderne : les Etats-Unis.

En 1971, quand la construction des infrastructures militaires a commencé, il n’y avait officiellement aucun habitant local sur l’archipel des Chagos. Pour Washington, il s’agissait de la condition sine qua non pour l’installation de cette base aux enjeux hautement stratégiques. Depuis ces années-là, l’îlot de 28 km2 perdu dans l’océan a accueilli un nombre incalculable de navires de guerre, de porte-avions, de sous-marins nucléaires et de bombardiers.

La vérité, que le Royaume-Uni et les USA se sont employés à dissimuler au fil des décennies, est que l’archipel a été habité depuis le XVIIIe siècle. L’île est connue par les navigateurs. Elle offre une halte propice aux caravelles des explorateurs qui traversaient l’océan Indien. Sa colonisation effective par un certain Diego Garcia date de 1793. Les Français, et plus tard les Anglais, y installent des esclaves pour les faire travailler dans les plantations de cocotiers.

En 1834, l’esclavage est aboli mais beaucoup d’anciens esclaves décident de rester sur l’archipel afin de travailler pour les gérants européens des plantations. La vie est rude mais une culture « chagosienne » se développe lentement autour de l’exploitation de la terre et de la pêche dans le lagon.

Au début des années 1970, le rêve prend fin pour les quelques 1’500 insulaires que comptait Diego Garcia lorsque les autorités britanniques les forcent à quitter leur terre pour satisfaire les exigences militaires américaines. Les Chagosiens sont alors contraints de se reloger dans les bidonvilles de l’île Maurice et des Seychelles.

Bernadette avait deux ans lorsque sa famille a embarqué, au milieu de la nuit, sur le bateau qui allait changer sa vie : « J’étais trop jeune pour m’en rappeler. Mon histoire est basée sur les récits de ma mère et de ma grand-mère adoptive. Nous avons été expulsées en 1972, avec le dernier groupe d’habitants. « 

Commence alors pour de nombreux Chagosiens une vie d’exilés, ancrée bien souvent dans une grande pauvreté. Beaucoup succombent aux tentations des drogues et de l’alcool. Les suicides sont fréquents au sein de la communauté. Certains descendants réussissent toutefois à se regrouper en associations pour essayer de faire valoir leurs droits.

Au fil des ans, l’histoire des habitants expropriés des Chagos resurgit dans les tribunaux anglais et dans les médias. À plusieurs reprises, le dossier a été entendu par la cour de justice britannique jusqu’à ce que les avocats des Chagosiens parviennent à prouver que leur expulsion était illégale. Certains touchent des compensations mais le problème de leur retour reste toujours entier.

Aujourd’hui encore, les gouvernements américains et britanniques trouvent tous les prétextes possibles pour empêcher le retour des Chagosiens sur leurs îles. En 2010, par exemple, le Royaume-Uni annonce fièrement la création du plus grand parc marin mondial, couvrant une surface de 640’000 km2. L’archipel se retrouve dès lors dans une zone protégée.

Pour l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), il existe six degrés de protection de l’environnement. Le parc marin des Chagos est, dès sa création, classé au niveau le plus strict. Cela signifie que toute forme de pêche y est strictement interdite. Si les Chagosiens devaient un jour retourner chez eux, ils n’auraient donc pas le droit de se tourner vers l’océan pour subsister.

Durant le processus de création du parc maritime, contrairement à ce qui est l’usage dans l’établissement d’une nouvelle réserve naturelle, la population locale a été systématiquement mise à l’écart. Comble de l’ironie, il a été établi lors de la conférence du fond de conservation des Chagos à Londres en 2013, que le parc maritime était en sous-effectif et avait sérieusement besoin de main-d’œuvre…

Richard Dunne, l’un des acteurs majeurs de la bataille judiciaire pour le droit au retour des Chagosiens, affirme aujourd’hui que « pas plus de 150 personnes ont le désir de retourner s’installer sur l’île. »

Les insulaires ont été certes déracinés mais ne veulent pas pour autant retourner travailler dans les plantations de cocotiers. Au contraire, la plupart cherchent à trouver des emplois comme ceux que propose le parc marin. Certains se disent prêts aussi à travailler pour la base militaire américaine. Des propositions qui leur ont toutes été refusées à maintes reprises.

Face à ces refus systématiques, certains descendants sont prêts à accepter de larges concessions afin de pouvoir retourner sur place. Olivier Bancoult, responsable d’un groupe de réfugiés chagosiens, a proposé de s’installer sur les atolls de Peros Banhos et de Salomon, situés à 200 kilomètres au nord de la base américaine de Diego Garcia. Il s’agit des seules îles des Chagos qui autorisent actuellement un mouillage temporaire aux yachts privés, la seule activité touristique de l’archipel.

Une possibilité que Bernadette Dugasse n’envisage même pas. « Quand je suis retournée à Diego Garcia en 2011, » nous confie-t-elle, « j’ai ressenti un lien fort avec le lieu. Même si les îles du Nord sont magnifiques, j’ai peur que si nous acceptons de nous y installer, Diego Garcia nous sera interdite à jamais. Je n’accepterai rien d’autre que le retour à l’endroit où nos ancêtres sont nés et enterrés. »

Selon un rapport publié en novembre 2014 par le cabinet KPMG (intitulée «Feasability study for the resettlement of the British Indian Ocean Territory»), le retour d’un petit groupe d’insulaires n’affecterait pas l’espace marin de l’archipel, considéré comme l’un des mieux protégés au monde. Malgré tout, le retour des insulaires n’est, à ce jour, toujours pas planifié.

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