Je sais bien que l’actualité comporte des évènements autrement plus spectaculaires et importants qui méritent commentaires, coups de cœur, coups de gueule, indignation, interrogations ou réflexions. Mais j’avais envie de m’arrêter un instant sur un sujet très trivial et apparemment de peu d’intérêt mais qui nous concerne quotidiennement : la conduite automobile.


Quoi de plus banal en effet que la route ? Je pensais bêtement que la voiture était simplement une invention pratique et bienvenue permettant de déplacer sans effort d’un point A à un point B, particulièrement en des lieux peu accessibles ou mal desservis par les transports publics. Apparemment pas puisqu’un nombre non négligeable d’automobilistes voient en leur véhicule une manière d’exprimer leur misanthropie ou leur virilité, par ailleurs certainement défaillante dans les moments où il est ô combien plus voluptueux et bienfaisant de l’utiliser à meilleur escient qu’en conduisant. Mais qui sont ces chauffards ?

C’était une belle matinée de printemps. Je circulais sur l’autoroute en compagnie de ma fille de 20 ans que je venais de chercher à l’hôpital où elle venait de subir une petite intervention chirurgicale à la jambe.

J’entrepris de dépasser une file de camions à une vitesse située entre 120 et 130 km/h. A la hauteur du deuxième camion, j’aperçus derrière nous une grosse voiture noire qui se rapprochait dangereusement au point que je ne voyais même plus ses phares dans les rétroviseurs. Je sais que je devrais, dans ces cas-là, rester zen et suivre les conseils de ma douce épouse qui me dit toujours : « Ne fais aucun geste, aucun appel de phare, maintiens ta vitesse et range –toi dès que tu peux. On ne sait jamais à qui l’on à faire et le monde regorge de connards malfaisants qui ne cherchent qu’un prétexte pour exprimer leur agressivité ou pire encore ».

On devrait toujours écouter sa femme : l’absence de testostérone fait que les femmes sont, en général, bien meilleures conductrices que les hommes et sont souvent bien plus lucides que nous les mecs sur la meilleure attitude à adopter au volant.

Mais j’avoue que je peine à réfréner un petit côté Zorro de la sécurité routière et cache mal une satisfaction peu charitable et quasi jubilatoire quand des chauffards se font arrêter par la police. J’ai donc aussi de la peine à ne pas réagir quand je sais que le véhicule d’un de ces prédateurs du bitume se trouve à moins de cinquante centimètres du mien à une vitesse d’au moins 120 km/h. J’optai donc pour une parade qui s’était déjà avérée payante dans le passé, du moins suffisamment pour faire reculer les chauffards et me laisser le temps d’achever un dépassement: je décidai que mes vitres avaient brusquement besoin d’un sérieux lavage. Le conducteur ralentit en effet un peu et me laissa le temps de parvenir à la hauteur du premier camion de la colonne devant lequel je me rangeai sur la voie de droite.

Quelle ne fut pas lors ma surprise de voir le type en question rouler à ma gauche sans me dépasser et adaptant sa vitesse à la mienne tout en me fusillant du regard, avant de se placer devant moi et de rouler à peine à 70 km/h. Je m’abstins à la fois de le regarder et de le dépasser malgré le fait que j’obligeai ainsi le camion qui me suivait à ralentir. Ce manège se poursuivit sur deux à trois kilomètres avant qu’enfin il ne s’éloigne et emprunte la prochaine sortie.

Bien avant qu’il ne disparaisse, ma fille avait déjà vérifié son identité sur son

« Smartphone » et m’informa qu’il s’agissait d’un boucher de la région. Ma seule réflexion fut qu’il méritait que l’on changeât la terminaison de sa profession en troquant le « er » contre un « é », bien bouché. Cela correspondait d’ailleurs à ma vision du chauffard : un beauf pur sucre, bien xénophobe, stupide à manger du foin, peu regardant sur son taux d’alcoolémie, sexuellement frustré, égrenant des plaisanteries bien grasses en éclusant des bières avec des congénères tout aussi lourds que lui à l’égard les femmes, agressifs et insultants avec les hommes qui ne leur ressemblent pas ; bref, un bien « épais » comme disent nos amis québécois.

Arrivé à la maison, je raconte avec forces détails et gros mots la conduite de ce criminel en (im…)puissance avant de me faire rappeler par mon épouse et mes filles les règles élémentaires de prudence dans ces cas-là qui ne comprennent certainement pas le nettoyage du pare-brise et encore moins les sourires narquois ou le doigt qui dérape par indavertance sur l’appel de phares……

Le lendemain, je croise un collègue et lui narre ma mésaventure, mon irritation et ma frustration de ne jamais voir une voiture de police que j’appelle toujours de mes vœux quand je constate de tels comportements routiers. Mon ami sourit et me dit que le Don Quijote du goudron que je suis aurait été satisfait si j’avais occupé sa place de conducteur, il y a de ça deux jours. Il venait en effet de vivre quasiment la même aventure que moi en dépassant 2 camions, à savoir un non respect des distances accompagné d’appels de phares, de doigts d’honneur et de coups de klaxon de la part du véhicule qu’il précédait . Mais cette fois, une voiture de police était parqué au bord d’une aire de repos, juste à la hauteur de cet incident. Ils prirent alors aussitôt en chasse le véhicule concerné que mon ami a aperçu, arrêté quelques kilomètres plus loin sur la bande d’urgence. Et qui voit-il en train de s’expliquer avec les gendarmes ? Une connaissance commune : un chic type, médecin, bon père, bon mari, écologiste convaincu, cycliste à ses heures, engagé dans sa paroisse et sa ville  au sein de quantité d’associations toutes plus sociales, généreuses et solidaires les unes que les autres. En résumé, un gars des plus sympa : « Hashtag malaise… »comme diraient mes filles et leurs copains…

J’ai donc été contraint de revoir ma copie et ma vision stéréotypée du chauffard . J’ai bien dû reconnaître que n’importe lequel d’entre nous, moi compris certainement, peut devenir au volant l’un de ces connards malveillants qui sont responsables d’autant de morts que les guerres en cours autour du globe.

Certes, c’est infiniment moins grave que les dictatures meurtrières, les fanatismes religieux assassins, le nationalisme fascisant, le racisme, l’exploitation des enfants, la pédophilie, la violence faite aux femmes, le trafic d’êtres humains, le brigandage et j’en passe. Mais il n’en reste pas moins que les chauffards représentent un danger mortel et que nous pouvons tous faire partie de cette dangereuse confrérie si nous n’y prêtons pas suffisamment attention.

Mais dans ce cas, contrairement aux abominations citées précédemment, on peut agir ici, maintenant et tout de suite: il nous suffit, avant de prendre le volant, de penser que la voiture n’est rien d’autre qu’un banal moyen de transport, que nulle compétition n’est nécessaire pour se déplacer, que nous arriverons tous ensemble à la fin de la journée, qu’ enfin le calme et le fair-play sont des garanties de sécurité .

Et pour ceux qui oublient cette élémentaire règle de prudence et de bienséance, tôt ou tard, ce sera à la police et à la justice de la leur rappeler : Malgré les cris de vierge effarouchée des amoureux de la vitesse et de la bagnole, la loi Via Secura n’est finalement pas si sévère que ça au regard de ce qu’elle veut protéger : Nos vies !