Une jeune femme de trente-cinq ans voyageant en compagnie de son fils.

Ils avaient fui la guerre qui dévaste leur terre natale, la Syrie, avaient traversé la mer au risque de leur vie. Arrivés sur le sol grec, ils s’étaient dit que le pire était passé, que leur rêve de sécurité allait pouvoir se réaliser, que le danger était effacé. Lourde erreur.

Ils se sont retrouvés face à des barbelés. Après des mois à la frontière, au cours desquels ils priaient chaque nuit pour que le mur tombe, ils ont été transférés à Oreokastro, dans la banlieue de Thessaloniki, au nord de la Grèce. « L’entrepôt des âmes », comme l’ont rebaptisé ses habitants. Dans ce camp, sur le mur duquel on a pu lire « Bienvenue au cimetière d’Oreokastro », certaines tentes arborent aujourd’hui un numéro tombal. Fallait-il y voir un signe de la tragédie à venir ?

Une jeune femme au cœur d’or qui avait toujours le sourire aux lèvres, une âme rayonnante, une force de vie exemplaire. Elle prenait sans cesse soin des êtres qui l’entouraient, réconfortait à coup de thé et de cigarettes, ouvraient ses bras à tout nouveau venu. Elle n’avait rien mais partageait tout, à commencer par sa joie de vivre. Son fils avait de qui tenir : il courait à la rencontre des personnes qu’il aimait, offrant lui aussi des sourires sans compter, faisant rayonner de l’amour dans ce lieu désolé. Bien plus que des réfugiés, ils étaient des êtres humains, et sont devenus des amis.

Une jeune femme qui, comme toutes les jeunes femmes de son âge, aimait se faire belle, se peindre les ongles. Sa tente aurait presque pu ressembler à un petit salon de beauté avec son miroir, objet si rare dans les camps, et les produits cosmétiques qu’elle avait pu se procurer. Ses oreilles étaient ornées de nombreux bijoux, ses yeux toujours maquillés, ses cheveux entourés de foulards colorés. Elle cuisinait à merveille et, dans cette allée de tentes où les femmes étaient peu nombreuses, elle était devenue leur maman de tous, prenant soin de son petit monde.

Son fils, lui, passait ses journées à parcourir le camp, tantôt aidant en faisant le ménage, tantôt jouant ou faisant des crasses – comme les enfants de dix ans savent si bien le faire. Un jour, il ramenait un moineau attrapé dans la rue, le jour d’après, c’était un chat sauvage. Son meilleur ami et lui faisaient sans cesse des plans sur la comète, rêvant à un avenir plus sûr que leur passé sous les bombes, plus heureux que leur présent dans le camp.

Cela faisait près de huit mois qu’ils attendaient en Grèce afin d’être relocalisés. Il y a un mois, on leur avait promis un meilleur logement. Mais comme souvent, les promesses tardaient à devenir réalité. Une promesse de plus non tenue, des mots vides de sens de la part des autorités.

Le temps dans le camp peut être long et, comme à leur habitude, ils se promenaient sur la route avoisinante en cette soirée du dimanche 16 octobre 2016. Une route de zone industrielle sur laquelle de trop nombreux camions roulent à trop grande vitesse.

Ce soir-là, un chauffeur de 76 ans roulant trop vite dans la nuit noire. Pas de permis de conduire en poche mais une bonne dose d’alcool dans le sang. Les a-t-il seulement vu, ou bien alors trop tard ? Passait-il sur cette route par hasard ou savait-il, en habitué, qu’il faut être prudent car de nombreuses personnes la longent chaque jour à pied ? Qu’importe. Le fait est qu’il les a renversés. Fauchés. Écrasés.

Elle est décédée sur le coup, sa vie arrêtée net par la violence de l’impact. Son fils, lui, était encore vivant, bien que gravement blessé. Les nombreux réfugiés accourus ont tout tenté pour le réanimer, mais c’est de médecins dont il avait besoin. De médecins et d’une ambulance, qui a mis deux longues heures à arriver – deux heures de trop. Il y avait bien là des policiers, mais ces derniers ont refusé d’emmener l’enfant. Non-assistance à personne en danger : sa mort, ils en sont responsables. Pourront-ils encore se regarder dans la glace ?

Ils avaient décidé de fuir pour survivre, échapper au danger des bombes, et ont fini écrasés au bord d’une route grecque. Mais qui est responsable de ce destin tragique ? Est-ce Bashar et son régime sanguinaire ? Les états qui, sous prétexte d’aider la Syrie, ont mis le feu aux poudres dans un pays déjà ravagé ? L’Europe, qui leur a fermé ses portes, préférant l’égoïsme et l’aveuglement à la solidarité et au partage ? Ces officiers, qui ont refusé de leur porter secours ? Ou encore cet ivrogne au volant ? Deux morts de plus, deux morts de trop, deux morts inutiles – elles le sont toutes. Une tragédie qui aurait pu être évitée, qui n’aurait jamais dû se produire.

Dans le ciel, deux nouvelles étoiles se sont allumées, deux étoiles qui, à jamais, seront là pour nous rappeler leur force et leur courage. L’Europe les a peut-être abandonnés, mais nous ne les oublierons pas – je ne les oublierai pas.