Nul doute n’est permis : travailler dans un camp de réfugiés constitue une expérience enrichissante et surprenante. Tout a priori y est balayé, toute attente y est modifiée, tout point de vue y est remis en question. Dans un environnement instable et en perpétuel changement où rien ne peut être pris pour acquis, souplesse et spontanéité sont essentielles à la survie.

Il y a bien évidemment la misère que l’on se prépare à rencontrer, mais elle est bien plus sournoise que l’on ne pourrait penser. Non, en ce moment, en Grèce, les réfugiés ne meurent pas de faim. Oui, ils ont des tentes dans lesquelles dormir. Oui, la plupart d’entre eux possèdent des téléphones mobiles : cet ultime lien avec famille et amis disséminés à travers le monde est d’ailleurs souvent leur bien le plus précieux. Oui, certains d’entre eux parviennent même à trouver cigarettes, maquillage, jouets pour leurs enfants, vaines tentatives d’apporter une once de normalité dans un quotidien surréaliste. Mais cela ne veut pas dire qu’ils ont le nécessaire, moins encore qu’ils vont bien.

Ils vivent à huit dans des tentes toutes identiques, placées dans et autour d’anciennes usines, en plein centre de zones lugubres et industrielles. Les chanceux ont des lits de camp, les autres dorment à même le sol. La nourriture qui leur est servie est fade, l’eau n’est pas toujours disponible, encore moins souvent chaude. Les camps sont sombres, poussiéreux et bruyants. La chaleur y est étouffante, les moustiques infernaux, les occupations quasi inexistantes. En marchant dans les allées séparant les rangées de tentes, on en croise les habitants, assis à même le sol, en ligne, cherchant désespérément un souffle d’air dans un morceau de carton qu’ils agitent sans relâche.

Cependant, malgré tout, ils parviennent encore à se distraire, à rire, à aimer, à partager. Le soir les camps s’animent. Une équipe munie de smart phones et d’une caméra construite à base de bois va de tente en tente, enregistrant tous ceux qui le souhaitent, afin de trouver le vainqueur de la nouvelle émission « Refugees’ got talent ! ». Et du talent, ils en ont à revendre.

Sur internet, l’on découvre toutes sortes d’annonces comme celle de ce groupe de réfugiés ayant mis une tente en location sur le site airbnb, promettant serpents, cafards et chaleur suffocante. L’ironie d’une situation pourtant bien réelle n’a pas été appréciée, l’annonce interdite et retirée.

On a tout pris à ces gens, et pourtant, il leur importe de ne pas garder pour eux le peu qu’il leur reste. Pas un repas n’est pris sans être partagé. Pas une visite ne s’effectue sans qu’une tasse de thé ou une cigarette ne soit échangée. Les enfants vont jusqu’à offrir leur doudou en signe de gratitude et pour s’assurer que, contrairement au reste de l’Europe, les bénévoles allant à leur rencontre ne les oublient pas.

Un camp est un endroit plein de contradictions, difficile de trouver un autre lieu où tant de misère côtoierait tant d’amour et de générosité.

Ces êtres humains ont du cœur, mais l’Europe y fait germer colère et désespoir, elle y réveille les pires démons. Cela fait quatre mois que certains d’entre eux sont en Grèce, sans rien à faire pour occuper ce temps qu’ils ont à revendre et qui ne passe pas. Les jours sont longs et l’attente promet de durer encore de nombreux mois. Alors oui, une telle vie fait parfois ressortir les côtés les plus sombres de l’individu. Mais cette situation ils ne l’ont pas choisie, c’est l’Europe, aveugle et égoïste, qui les y a abandonnés.

Ils étaient des anges, on leur a coupé les ailes. Ils fuyaient la violence des autres, on les pousse à confronter celle présente au fond d’eux-mêmes. Ces hommes, femmes et enfants, quelles empreintes garderont-ils de ces mois de meurtrissures ? Pour moi, une chose est sûre : à leur arrivée en Grèce, tous étaient humains, comme vous et moi, avec leurs qualités et leurs faiblesses, mais surtout emplis d’amour, espoir et générosité. Les blessures qu’ils auront au sortir de la Grèce, l’Europe en sera seule responsable.