Cette année, le festival international de films de Fribourg a exploré les territoires imagés du Népal. Plusieurs métrages en l’honneur de ce pays ont été projetés et cela, pour le plus grand plaisir des cinéphiles qui recherchent découverte et voyage. Le directeur artistique du FIFF Thierry Jobin, assisté de toute son équipe, offre chaque année une programmation riche et surprenante. Une véritable bulle d’air dans le paysage culturel fribourgeois. Une respiration intense d’émotions qui bouleversent chaque année des milliers de spectateurs.

Quittons Fribourg 2017 un instant pour se retrouver à Kathmandu, octobre 2014. Je visite la ville avec un ami. Il fait chaud et beau en cette fin d’après-midi.

Nous nous retrouvons sur Durbar Square (la place mythique des temples de la ville) lorsque l’on entend, depuis la cour intérieure d’une maison avoisinante, une foule qui s’échauffe.

Curieux, nous partons en quête de réponses. A l’entrée de la cour, un garde nous demande de ranger nos appareils et caméras. Il est interdit de prendre des photos. Mais de quoi? C’est la maison de Kumari. Elle va apparaître à la fenêtre dans quelques minutes. La maison de qui? De Kumari, la déesse vivante. Nous nous mêlons à la foule et trouvons un peu de place au centre de la cour, alors que les locaux autour de nous crient en coeur, Kumari! Kumari! Kumari!

Elle se fait attendre la petite. Vingt minutes plus tard, une personne apparait. C’est la servante, elle avertit de l’arrivée de la déesse. Alors, un silence s’installe. Dans les trois secondes qui suivent, sans que l’on comprenne ce qu’il nous arrive, des frissons commencent à parcourir nos corps. Et là, sans prévenir, Kumari surgit à la fenêtre. Une belle jeune fille, maquillée et vêtue d’une robe rouge décorée. Elle observe sa cour, noire de monde et silencieuse. Lorsque son regard croise le mien, sa prestance me laisse béat. Elle reste là une trentaine de secondes, le temps de jauger son monde, puis disparaît. Le mouvement de foule nous pousse en dehors de la place, et j’ai juste le temps de réaliser que j’ai rencontré une déesse.

Après cette parenthèse qui s’évacue aussi vite qu’un souffle, revenons au FIFF. Le film dont j’aimerais parler, sorti en 1977, se nomme Kumari. Il s’agit du premier film népalais tourné en Eastmancolor (on va revenir là-dessus). Produit par la Royal Nepal Film Corporation, l’histoire nous conte le destin fataliste d’une ex-déesse Kumari. Kumari est donc une jeune fille, vêtue que de rouge, vénérée comme déesse vivante au Népal. Elle est l’incarnation de la déesse hindoue Durga (une des divinités principales du panthéon hindou). Sélectionnée d’une famille bouddhiste dès qu’elle perd sa première dent de lait, cette petite fille doit répondre à des critères bien précis, trente-deux pour être exact. Elle est ensuite érigée au statut de déesse et devient Kumari. Isolée de ses proches, elle vit dans cette maison, proche de Durbar Square. N’allant pas à l’école, elle suit une éducation privée à domicile et ne sort que peu de l’enceinte de la maison. Arrivée à l’adolescence, Kumari perd son statut de déesse du moment qu’elle a ses premières règles et redevient une personne ordinaire. Et on recommence avec la prochaine. Des mythes racontent que les anciennes Kumari peinent à trouver un mari, car se marier avec elles entraînerait la mort l’année suivante.

Après le contexte, l’histoire. Une ex-Kumari refuse de se marier avec son ami fou amoureux d’elle afin de lui éviter la mort. Alors que ses proches tentent de lui venir en aide pour surmonter cette peur du mythe fatal, elle fera tout pour gâcher la positive attitude d’autrui et s’enfermer dans un rôle de drama-queen sans précédents.

Je le disais plus tôt, ce film est le premier à être tourné en Eastmancolor au Népal. Quarante ans plus tard, la couleur a viré et les teintes tournent vers le rouge-violet. Cela donne une certaine beauté à l’image et donne également sens à la couleur rouge liée à notre déesse. Attention, ne vous attendez pas à des palettes de nuances, il n’y en a qu’une. Une bonne grosse teinte qui ne vous lâchera pas pendant une heure quarante et qui, en sortant de la salle, vous fera voir le monde en vert-bleuté durant quelques minutes. Appréciable!

En soit, le film parait long. Le scénario ne fait pas toujours sens et le jeu d’acteur est inexistant. Certains personnages n’ont absolument aucun rôle au développement de l’histoire mais on est quand même content qu’ils soient là. Les images se décalent, les marques de montages sont visibles et les ambiances sonores peuvent parfois monter à 40’000 Hz, mais ce sont ces problèmes techniques qui apportent tant de charme à ce film. Ce sont eux qui donnent de l’épicé à une histoire fade. Rajoutez à cette mixture un sujet religieux niaiseux-dramatique avec des clopes, de l’alcool et des pattes d’eph, de l’humour et du drame, parfois le tout en simultané, et vous avez devant vous ce chef d’oeuvre maladroit et innocent qu’est Kumari. Sans le savoir, vous vous faites un bon petit bouillon de culture népalaise.