Dans le hall d’entrée du musée de la Croix-Rouge, les spectateurs sont séparés en deux groupes. Ils se dirigent dans deux salles différentes. On s’assied, on s’installe, on nous explique que c’est temporaire. Théo, assez grand, svelte, le dos musclé, se met au milieu de cette pièce. Il se présente comme un simple être humain qui souhaite parler de sa vie sentimentale, de ses expériences amoureuses et invite le public à interagir avec lui s’il le souhaite. En somme, un CV intime détaillé.

Le jeune homme raconte qu’à sa naissance, il a été bercé de beaucoup d’amour et d’affection de la part de sa maman et de ses deux frères plus âgés que lui. Qu’il a tété assez longtemps et qu’il a aimé cela. Qu’il a commencé à se masturber à l’âge de cinq ans mais sans éjaculer bien sûr. Il a acquis cette sensation de jouissance très tôt et en a dorénavant besoin chaque soir avant de dormir. L’orateur poursuit par ses premiers émois, ses premiers baisers, et surtout ses diverses rencontres. Il cite plusieurs prénoms féminins et défini la relation qu’il a entretenue avec elles. De l’exclusivité à l’union libre et consenti par tous les partenaires. Il dit être chanceux d’avoir pu vivre de tels moments où la jalousie n’a pas vraiment sa place, où l’on est heureux pour cet autre qu’on aime et même si l’on aime plusieurs personnes à la fois. Un seul cœur brisé confesse-t-il. Théo dit ne pas «chercher», il vit simplement, pleinement les rencontres qu’il fait. Souvent durant ses voyages, à l’internat et dans le milieu artistique qu’il fréquente. Ado, vers l’âge de 14 ans, il n’y avait pas de fille qu’il lui plaisait vraiment. Il préférait consacrer son temps à ses activités extrascolaires comme la gymnastique. Il écrivait alors dans une lettre à celle qui lui faisait les yeux doux, qu’elle n’est pas transcendante à son goût. C’était son critère à ce moment-là. Le sentiment unilatéral est bien plus commun que ce que l’on pense. 

Le public écoute attentivement les précédentes histoires amoureuses de Théo et essaye de suivre toutes les péripéties, pire les ramifications, tant il y a de «conquêtes». Certains commencent à émettre des remarques ou poser des questions pour mieux cerner le personnage, comprendre son évolution sentimentale et saisir sa définition de l’amour. C’est le jeu! C’est surtout un thème qui nous touche. Un thème universel. Ce prologue prend fin et nous sommes invités à suivre Théo dans une autre salle, pour mieux, affirme-t-il, visualiser la relation qu’il entretient avec Kaori, sa nouvelle partenaire japonaise.

Dans une plus grande salle carrée au sous-sol du musée, une partie du public est déjà installée, sur des chaises ou par terre. Sur les murs on peut y lire des références sur le corps (marqué, séducteur). Kaori, petite de taille, habillée d’un mini-short en jean et d’un débardeur rose pâle, nous attend debout. Théo la rejoint. Ils se mettent au centre de la scène, à l’intérieur d’un grand cerceau.

Ils se cherchent, ils se touchent, ils se tapent, ils se bousculent, ils sortent du cadre, et commencent à vociférer. Kaori lance des reproches à son compagnon, celui-ci répond par l’exact opposé. Ils font la synthèse de la situation amoureuse, du couple qui s’aime et qui se déchire, telle définit par Barthes. Qui en disant d’en finir, prends tes affaires et tires-toi, sous-entend à plus de contact et de rapprochement. En clamant, je ne te supporte plus c’est signifier que je peux changer et qu’il faut m’aimer telle que je suis. La dispute mélodramatique se poursuit et s’achève par la clé magique qui réconcilie tous les couples: déshabillons-nous et faisons l’amour!

Les corps parlent, communiquent, dansent ; les muscles et la peau s’emmêlent, les os s’articulent. Les émotions passent par les épaules, le cou en avant, les cuisses porteuses, les mains qui caressent. De la mise à nu réel à la plus intangible, Kaori et Théo ouvrent leurs âmes et nous invitent à nous y plonger. Ils donnent tout! Les spectateurs sont éblouis, fascinés, pris dans ce tourbillon de l’amour et cette ritournelle de la vie. Le tumulte est ponctué de musique classique et traditionnelle berbère. Par moment, les séquences peuvent être drôles.

Au fond, la chorégraphie est belle, les gestes sont soignés, la passion à son comble.

C’était transcendant! Salve d’applaudissement, des larmes coulent. Kaori et Théo, transpirant, saluent celles et ceux qui sont venus s’y aventurer et partager cette intimité avec eux. Ils se rhabillent et restent près de la scène à l’écoute des sensations et des tripes du public.  

Embrase-moi a été interprété les jeudi 16 et vendredi 17 dans le cadre du Festival Antigel