Dans les médias occidentaux, c’est principalement d’Idomeni dont il a été question, le nombre de réfugiés y ayant été particulièrement élevé. Mais n’oublions pas ceux qui se sont réfugiés dans d’autres camps environnants, comme l’hôtel désaffecté Hara ou la station-service EKO. Cette dernière, située le long de l’autoroute avoisinant Polykastro, a en effet été choisie comme lieu de vie par de nombreuses personnes, un nombre qui n’a fait qu’augmenter depuis l’évacuation d’Idomeni. Station-service ou camp militaire, les différentes options n’ont rien d’enviables.

EKO, un endroit où je m’étais jusqu’à présent peu rendue, trop occupée avec la charge de travail qu’offrait Idomeni. Suite à l’évacuation de ce village frontalier, j’ai cependant pu y retourner et, en déambulant entre les tentes, ai une fois de plus été émerveillée par la force, la générosité et l’amour des personnes croisées sur mon chemin.

Deux garçons sautent par-dessus un ruisseau – plutôt un caniveau dont l’eau sale est jonchée de déchets. Alors qu’ils s’envolent dans les airs, ils s’écrient « Spiderman! », « Superman! ». Comme de nombreuses personnes me le feront remarquer, ces enfants sont des héros dans leur vie quotidienne, et non pas uniquement dans leurs jeux. Leur terrain de jeux ressemble à une décharge, leur maison menace de s’envoler au moindre coup de vent, et pourtant, ils gardent le sourire. Quelle leçon de vie offerte par de si jeunes personnes.

Plus loin, j’échange quelques mots avec un homme syrien parlant couramment anglais. Nous parlons de ma vie en Suisse et, l’espace de quelques minutes, il s’échappe de cette situation dans laquelle il se sent emprisonné, oppressé. Lorsque je le questionne sur son parcours, son métier, c’est les yeux pleins de tristesse qu’il me répond : « J’étais chimiste. J’étais. Maintenant je ne suis plus qu’un réfugié. » À ces mots, mon cœur se brise. Bien joué, Europe ! En plus de leur fermer tes portes au nez et de les abandonner, tu as réussi à leur enlever le semblant d’espoir et de dignité qu’il leur restait. Que veux-tu donc encore leur infliger ?

Mais c’est peut-être ma troisième rencontre qui m’a le plus touchée. Entendant mon nom, je me retourne pour découvrir un homme que je ne connais pas s’approcher de moi, tout sourire. Il se met à parler dans ce mélodieux arabe que je commence à comprendre, explique m’avoir vue à Idomeni. Il est l’ami d’un homme que j’y avais aidé et, les yeux pleins de larmes, me remercie pour le travail que nous y avons effectué. C’est mon regard à moi qui s’embue lorsqu’il m’affirme que, si j’ai besoin de quoi que ce soit, je n’aurai qu’à aller vers lui, qu’il fera tout pour m’aider. On les a dépossédés de tout, amour propre et avenir compris, mais ces hommes, femmes et enfants continuent à partager le peu qu’il leur reste, répandant amour et reconnaissance tout autour d’eux.

Cela fait maintenant un mois et demi que je distribue nourriture, thé, habits ou encore jeux dans des camps grecs, tentant au mieux d’apporter un peu de réconfort dans un quotidien bien triste. Mais cette contribution me semble souvent bien mince face à l’amour, à la reconnaissance, aux sourires et aux leçons de vie que je reçois chaque jour.

Autant d’anges rencontrés dont l’Europe a coupé les ailes.