Vendredi. Octobre 17. 


Ici tout est calme. Je pense à la scansion d’Edouard Baer sur Nova le matin, au fond sonore de son réveil. J’entend encore le son et le soin que Sylvain Tesson met pour choisir ses mots sur un plateau. Je pense à sa gueule, à sa façon de grimper aux immeubles, aux lectures et aux marches qui ont remis de l’ordre dans le désordre de sa face la plus sombre. Picasso a repeint son visage.

Je pense trop. Je suis blanc. Encore sorti de mes synapses, de ma mémoire ce texte d’une affiche qui disait: Les blancs pensent trop.

L’enfant a 5 ans et depuis une semaine a ses premières douleurs au ventre. Ses tripes un peu tordues par des nouvelles, par des menus, par des changements de temps, de temps, de temps en temps.

Se rattacher au réel pour conter des histoires, penser à un roman. penser plus pragmatiquement à une trame, à un scénario. Choisir la forme ou l’informe. S’informer puis s’affirmer. Qu’est-ce que j’en sais ? Qu’est-ce qu’on s’en fout !

Allez je vous emmène, rions, voguons. J’ai lu récemment le dernier Rufin, ami de Sylvain Tesson. Ils ont en partage l’amour de l’escalade. Si, si, j’ai vu cela sur l’instagram de Rufin. Académicien, ambassadeur et médecin. Il était en Suisse, il y a quelques jours. A la Fondation Michalsky. Aux pieds de ce coin sauvage du Jura, sur les hauts du village de Montricher. Mon tri cher, mon tricher. Il y fut pour voir mourir dans ces bras un auteur. Philippe Rahmy. J’avoue ne pas connaître son oeuvre, j’ai seulement vu mon facebook pleurer sincèrement ce départ subi, subit.

Les réseaux, les excroissances lumineuses pendant à notre main tissent des liens aussi rapides que diffus et passagers. Ils révelent des fragments de la vie, les passions sincères aux détours des partages. Chacun devient synapse. Les émotions circulent, les destins se croisent comme jamais. La fange de nos noirceurs gâche les lumières des débuts, la lumière du début. Et le moment des prières adressées aux algorithmes se rapproche. Délivre-nous de l’écran, délivre-nous des fausses nouvelles, délivre-nous de la haîne crasse, de la bêtise des névroses encouragées.

Le roi Zibeline fut un hongrois fameux né vers la Pologne, prisonnier des Russes, échoué au Kamtchaka puis explorant l’Alaska, le passage du nord-ouest, le Japon, les ports d’une Chine déjà commerciale et anéthique puis glissant vers Madagascar; tout ça conté depuis les Etats-Unis. Quelques années avant la révolution française.

Sur les pentes du Pays d’Enhaut, un aventurier a posé ses valises. Il y a fondé un foyer avec sa femme et reçu deux filles en cadeau. La femme est partie dans la lumière du crabe et les filles sont là pour accompagner le père. Destin d’aventuriers, d’humains anglophones en pays helvète. 

Le post-modernisme n’est pas seulement un courant artistique, il est devenu un art de vivre, une façon d’exister. Tout cohabite. Le monde serait-il devenu ce que le cubisme de Picasso pressentait ? Tout est kaléidoscope. On revient au visage de Tesson, qui renvoie finalement à son patronyme. Il devient ce qui le nomme. Sylvestre et cassé. Arpenteur de chemins noirs et écrivain ciseleur. Il a perdu sa maman et rejoint la diction de son papa.

En pensant à ce multicolore destructuré, me revient à l’esprit une série de portrait d’émigrants européens ou mondiaux arrivant à Ellis Island. Leurs habits, la diversité culturelle de leur visage et de leurs habits. Tout ça, a volé en éclats contre le mur du moderne. Mot terne, maux derme. Le monde se décompose autant qu’il se recompose. Tout reste, tout change. Partout. L’humain se propage aussi vite qu’il s’annihile. Il se crée au moins autant qu’il détruit partout ce qui lui permet de vivre. Une forme d’annihilation par autophagie. La nature, les animaux paient un tribut qui verra leur sixième extinction de masse. La vitesse, le nombre, la technique, la machine ont explosé nos âmes. L’hébétude interne est la norme. La forme elle, est reine. Tout est paroxystique. Regardons une femme aisée de la cinquantaine. Elle a cédé aux pressions mentales de tout ce qui l’informe et elle devient difforme sous les scalpels impitoyables du marketing. Ses pomettes. ses dents. ses seins. ses paupières. Pour qu’elle se détende, des mains l’ont retendue et ça la tend. Elle attend. Son esprit. Son corps est à son coach. Son âme ? de la soul ? qui la saoule ?

Et tout à coup, par fulgurance, par jaillissement, le beau fracture ce chaos de juxtaposition « a-sensées »: 

Au fil du monde. Cinq films, deux femmes, Isabelle Dupuy Chavanat et Jill Coulon, réalisent des épisodes sur le monde et les tissus. En Inde, en Mongolie, au Tibet, au Laos, au Japon. Et la beauté s’affirme. Grandiose, intelligente, sensible, entreprenante.

En regardant ces documentaires, une vérité surgit. Une forme de révélation des aléas du siècle des guerres, des idéologies et des explosions des frontières, des empires et des royaumes. Des enfants émigrés retournent sur la terre de leur ancêtres exilés. Un français retrouve l’Indochine de ses grands-parents. Il reprend leur métier et tisse le présent. Les métiers à tisser deviennent son futur et lui, excelle. Il est reconnu mondialement. Il renoue avec la filiation de son destin. Il retrouve sa trame. Tout cela est montré avec un talent dans le sensible et le respect, la distance idéale de la caméra. Dire ainsi le monde et retrouver le sens. Ici autant la signification que la direction. Limpide, féminin, léger et universel. Chaleureux. à l’écoute.

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