Dans une société où l’instantané est devenu la norme, certains résistent. Journalistes, historiens, sociologues, ces hommes et ces femmes veulent prendre le temps de comprendre, puis d’expliquer. Avec un credo, celui de revenir à l’essentiel: la parole du terrain. Anne Nivat, grand reporter de renom et Prix Albert Londres en 2000, en est la parfaite incarnation.

Mardi 17 octobre, elle était l’invitée du magazine suisse-allemand Reportagen à l’hôtel Schweizerhof de Berne pour un entretien littéraire. L’occasion d’aborder son dernier ouvrage Dans quelle France on vit (Edition Fayard, mars 2017) mais aussi son parcours de reporter de guerre qui l’a amenée à couvrir de nombreux conflits en Afghanistan, Irak et Tchétchénie.

Anne Nivat ou l’évidence de devenir grand reporter depuis son enfance? Pas vraiment. Plutôt une passion qui l’a guidée jusqu’en Russie à un moment charnière de son histoire. 1991, la jeune femme réalise sa thèse de fin d’études sur le rôle des médias en Russie. L’éclatement du bloc soviétique en 1989 est alors présent dans tous les esprits. Elle se rend à Moscou pour collecter des informations au plus près de son sujet. Grâce à un père qui enseigne la littérature russe à Genève et une mère professeur de russe, la jeune femme se fond facilement dans la masse. Témoin de la politique réformiste de Mikhaïl Gorbatchev, elle constate les évolutions d’une société en quête d’identité. Cette expérience est depuis sa marque de fabrique: un journalisme lent et authentique. Un journalisme qui s’attarde aux détails. Avec ses mots, elle transmet des sensations aux lecteurs, le bruit reposant des oiseaux qui se mêlent aux états d’âme d’individus déboussolés par leur nouvelle façon de vivre, parfois de survivre.

Couvrir les zones à risque n’est pas une fixation pour Anne Nivat. Et pourtant, au gré de ses premiers reportages, elle devient une reporter de guerre chevronnée. Travaillant en indépendante pour différents journaux, dont Libération et Le Point, elle couvre la situation en Tchétchénie à partir de 1999 et se retrouve au milieu d’un conflit entre l’armée fédérale russe et les indépendantistes tchétchènes. Privilégiant la vie aux côtés des populations locales au détriment d’un encadrement militaire, elle dépeint les différents visages de la guerre: la peur, la tristesse mais également la fraternité, la lucidité et l’humour. Dans ses livres, à la télévision ou en conférence, elle aime à rappeler que «la guerre, ce n’est pas toujours l’horreur».

Après avoir vécu 10 ans dans la capitale russe, Anne Nivat retourne en France. L’occasion de porter un regard sur son pays et sur ce qu’elle nomme des «malaises sourds». La France vit alors sous l’état d’urgence depuis les attentats de 2015. Partir à la rencontre de ses compatriotes habitant des villes moyennes (Evreux, Montluçon, Ajaccio) est un moyen pour elle d’aborder les grandes interrogations de la société (jeunesse, déclassement social, emploi, insécurité et identité). Une immersion dont elle tirera un livre donnant par là-même tort à nombre de ses confrères qui jugeaient son projet irréalisable.

Pas question d’aller directement interroger les maires des communes, Anne Nivat cherche à comprendre les raisons de la crise entre le grand public et les élites politico-médiatique. Délaissant les hôtels pour vivre chez l’habitant, les langues se délient: une policière de la BAC (brigade anticriminalité) qu’Anne Nivat accompagne dans ses opérations lui confie qu’ils sont devenus les «éboueurs de la société»; la tournée matinale d’un facteur dans une zone rurale s’avère être le dernier lien social, condamné à disparaitre; une psychologue de Pôle emploi confesse son abattement face à ce qu’elle qualifie de «comédie» pour certains demandeurs d’emploi…

A travers son ouvrage, elle ne donne pas une seule réponse ni une seule solution mais pose plutôt un ensemble de questions aussi essentielles qu’indispensables à briser les stéréotypes afin de mieux cerner les différentes perceptions d’une société fragmentée.

Toujours en mouvement, Anne Nivat est repartie sur le terrain. En Russie plus précisément où elle réalise un reportage pour France 5 intitulé Un continent nommé Poutine? qui devrait être diffusé en mars 2018 au moment de l’élection présidentielle russe.