En Suisse, les imams jouent un rôle prépondérant pour soutenir l’intégration des différentes communautés musulmanes qu’ils représentent. À Genève, on recensait en 2016 quelque 21’000 résidents musulmans, soit 5,8% de la population du canton. Loin d’être homogène, cette communauté offre le visage d’une mosaïque d’une vingtaine de nationalités, de cultures et de traditions religieuses. A Genève, les Suisses sont de loin les plus nombreux (9894 en 2016), suivis par les Kosovars (3292), les Marocains (1106), les Tunisiens (773) et les Turcs (685).

Cette diversité se reflète dans le profil des huit imams et enseignants d’instruction religieuse participant aux cours de l’UNIGE. Si la plupart ont acquis la nationalité suisse, leurs pays d’origine sont très variés (Iran, Bosnie, Maroc, Tunisie, France, Algérie, Syrie et Macédoine).

Afin de cerner leur rôle, Elisa Banfi, coordinatrice de la formation, commence par évoquer les difficultés rencontrées par les ressortissants des Balkans à leur arrivée en Suisse dans les années 1990, au moment des guerres en ex-Yougoslavie. Aux traumatismes et à la précarité économique s’ajoutait l’obstacle de la langue. «L’arrivée d’un imam bosniaque au début des années 2000 a beaucoup œuvré à dissiper le sentiment d’enclavement vécu par les membres de cette communauté, grâce aux liens tissés par l’imam avec l’hôpital, l’hospice général et diverses autres institutions dans le secteur psychosocial», explique Elisa Banfi.

La foi mise en pratique

Seule femme à suivre la formation, une Syrienne arrivée en Suisse dans les années 1960 participe aux cours en tant qu’enseignante de religion. Elle joue un rôle transversal très important entre les différentes communautés musulmanes de par son travail à la morgue, où elle est chargée des rituels sur le corps des défunts. Son expérience incite les imams à réfléchir aux aspects pratiques de leur foi.

Implantés à Genève depuis longtemps, les imams originaires du Maghreb exercent leurs fonctions au sein d’un milieu mieux structuré et organisé que d’autres communautés. Leurs connaissances en sciences islamiques sont d’un haut niveau, deux d’entre eux possèdent par ailleurs une formation universitaire en droit et ils sont aussi les plus au fait des enjeux liés à la laïcité.

Distinguer religion et culture

Arrivé d’Iran en Suisse à l’âge de 15 ans en 1979, Vahid Khoshideh a eu lui aussi largement le temps de s’immerger dans la culture helvétique. Pharmacien de profession, il dirige plusieurs organisations qui font de lui le porte-parole des musulmans chiites de Genève. Imam autodidacte, ou «demi-imam» comme il préfère se présenter, Vahid Khoshideh officie depuis trente ans pour les enterrements, mariages et autres actes de divorce au sein de sa communauté.

C’est par le biais du Bureau de l’intégration des étrangers qu’il a eu vent de la formation proposée par l’UNIGE. La neutralité du cadre universitaire offre, selon lui, un espace propice à la discussion entre les participants et les différents courants qu’ils représentent. «À la mosquée, les échanges relèvent le plus souvent du politiquement correct. À l’Université, il est plus aisé de défendre réellement son point de vue, car on se place sur un terrain théorique et intellectuel.»

L’islam libéral préconisé par Yadh Ben Achour (lire encadré ci-contre) représente-t-il un horizon souhaitable aux yeux de Vahid Khoshideh? «L’islam est libéral par nature. C’est plutôt la lecture qui en est faite qui est parfois problématique. Je crois surtout que les difficultés, quand il y en a, sont liées aux cultures musulmanes, plus qu’à l’islam en tant que tel. Or la culture ne se change pas par décret. Cela prend beaucoup de temps. Certains pratiquants orthodoxes ne veulent pas serrer la main des femmes. En vérité, ce n’est pas le geste qui importe mais l’intention de respect qu’on y attache. Serrer la main d’une femme n’est pas un acte religieux. Personnellement cela m’a pris du temps pour m’habituer à ce geste. Mais il faut le faire. C’est un devoir d’adaptation.» —